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Avis officiel : les relations entre les jeunes et la police

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2020 / 10 / 26

Comment tracer les contours d’une nouvelle relation ?

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Aujourd’hui, la relation entre les citoyens et leur police est fortement questionnée, tant en Belgique que dans d’autres États. Et lorsqu’on s’intéresse plus précisément à la relation entre les jeunes et la police, ce questionnement se fait bien plus aigu encore.

De nombreux faits médiatisés ont récemment traduit ces tensions entre d’une part la « jeunesse », ce corps social dont l’une des caractéristiques est d’être une période de transition et de construction, et par là de questionnements (notamment adressés à l’organisation sociale) et d’autre part la police dont l’une des fonctions consiste à veiller au respect de l’ordre public, concept complexe qui, mal interprété, peut conduire à des attitudes contestables.

La situation sanitaire actuelle a rendu les relations entre les jeunes et la police encore plus compliquées : entre amalgames nauséabonds et provocations inutiles, cet été, période pendant laquelle, traditionnellement, les jeunes sont volontiers à l’extérieur, n’a pas contribué à apaiser les relations.

Ce constat a été fait de nombreuses fois et les médias relayent souvent cet état de fait. Qu’il existe un contentieux entre les jeunes et la police ne fait guère de doute. Aux yeux du Forum des Jeunes, cette situation est infiniment regrettable. C’est pourquoi, il a opté, à travers l’enquête organisée de mars à mai 2020, pour une approche orientée vers des propositions de solutions. En effet, si l’enquête laisse évidemment une grande place à l’expression du ressenti des jeunes face aux difficultés avec les policiers, elle tente aussi de laisser émerger des propositions concrètes pour améliorer la relation.

1408 BELGES FRANCOPHONES ÂGÉ·E·S DE 16 À 30 ANS ONT DONNÉ LEUR AVIS SUR LEUR RELATION AVEC LA POLICE

LA CONSULTATION

Méthodologie

Méthodologiquement, cette enquête a permis de recueillir l’avis de 1408 jeunes de 16 à 30 ans malgré une période assez complexe marquée par la pandémie. Toutes les régions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été représentées de manière équilibrée. La répartition selon le genre ou l’âge était également correcte, même si la représentation des 24-30 ans aurait pu être un peu plus forte ainsi que celle des hommes (43%). Le questionnaire a été construit avec des jeunes de divers horizons : Conseil communal de jeunes (Evere), élèves d’écoles secondaires (Bruxelles et les Bons Villers). De même, une fois l’enquête terminée, des entretiens qualitatifs ont permis l’analyse des résultats (jeunes de Bruxelles, Ath et Virton). Par ailleurs, quelques jeunes policiers ont accepté de donner leur point de vue sur les thématiques abordées.

Bilan des consultations

Les thématiques abordées sont les suivantes

  1. La question des contrôles de rue et le ciblage « jeunes » ;
  2. La connaissance de leurs droits et devoirs par les jeunes ;
  3. Les sanctions administratives communales ;
  4. Les ressentis des jeunes devant la police et les valeurs que celle-ci devrait incarner ;
  5. Le contrôle de la police ;
  6. Enfin la dernière question, ouverte, invitait les jeunes à proposer des initiatives concrètes pour améliorer leurs relations avec les forces de l’ordre.

DÉVELOPPEMENT DE L’AVIS

Le contrôle des rues

31% des jeunes ayant répondu à l’enquête affirment avoir déjà été contrôlés. Ce chiffre déjà important est renforcé par un autre, 7 répondants sur 10 dénoncent les contrôles policiers qui ciblent systématiquement les jeunes. Certains parlent de discrimination et beaucoup regrettent un état de fait qui ne peut que nuire à la sérénité des relations.

La connaissance des droits et devoirs

Les chiffres sont ici limpides : seuls 18% des jeunes se disent suffisamment informés, et ce chiffre n’augmente guère avec l’âge ! Mais la plupart souhaitent l’être mieux. Ils attribuent massivement ce rôle à l’école et à la police elle-même. À ce propos, le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté est invité à tendre vers un développement accru de l’apprentissage de la citoyenneté active. Quant à faire venir la police dans les écoles, l’idée est souvent énoncée, mais à condition que ces visites sont soigneusement préparées avec les jeunes.

Les sanctions administratives communales

Le Forum des jeunes a rendu plusieurs avis officiels sur ces sanctions1 dont il continue à contester la clarté et son application aux mineurs. Ici aussi, on peut parler d’un manque de connaissance de la loi chez les jeunes : seuls 27% d’entre savent ce dont il s’agit. Et près de 50% dénoncent un système d’amendes dont la portée et l’intérêt sont nuls. Plus inquiétant encore, des jeunes ont témoigné du fait que, dans certaines familles précarisées, ils étaient interdits de sortie, leurs parents craignant de recevoir une SAC qu’ils auraient été incapables de payer…

Face à ce système qui apporte de mauvaises réponses à des questions réelles, comme la place des jeunes dans l’espace public ou plus largement les perspectives qu’une société est capable de donner à une génération confrontée à de nombreux problèmes (formation, pauvreté, emploi) et particulièrement impactée par la crise sanitaire, une remise en question de la loi s’impose.

De plus, il est à rappeler que l’application de la loi SAC aux mineurs constitue une confusion entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire : les infractions commises par les mineurs doivent être traitées par la justice des mineurs. Mais également que la Belgique a été explicitement visée par une recommandation du Comité des Droits de l’enfant des Nations Unies qui, en 2019, exige que les mineurs ne soient plus concernés par cette loi.

Ressenti et valeurs

À la question : « Quels sont les sentiments que vous ressentez lorsque vous voyez une patrouille en rue ? », les jeunes répondent en premier lieu la sécurité, puis la crainte et en troisième lieu le respect, la colère venant plus loin.

Cet ordre est très révélateur : la sécurité est peut-être un fait (et il est heureux de pouvoir se dire que certains jeunes se sentent en sécurité en présence de la police), mais c’est surtout un besoin exprimé par les jeunes. D’ailleurs, certains s’insurgent contre le fait que la police puisse susciter la crainte alors qu’elle est d’abord un service à la population. Le respect vient en troisième position : même si c’est de peu, il est donc cité après la crainte, ce qui suffit à indiquer qu’une réflexion d’ensemble sur la relation entre jeunes et police est indispensable. Et cela d’autant plus que les sentiments négatifs augmentent fortement avec l’âge des répondants (ainsi la crainte est citée par 24% des répondants de 16 à 18 ans, mais 46% des 24-30 ans !).

En miroir à cette question du ressenti se trouve celle sur les valeurs qu’aux yeux des jeunes la police devrait incarner. Un trio de tête se détache nettement : la sécurité, la justice et le service à la population. Autrement dit, le représentant des forces de l’ordre idéal selon les jeunes est le policier, la policière qui assure la sécurité dans un esprit de justice et de service à autrui. On est loin, très loin, des agents suréquipés que les jeunes croisent en rue et dont le harnachement est une entrave immédiate à toute relation pacifiée.

Parmi les valeurs proposées, la force, a d’ailleurs été classée en tout dernier lieu par les répondants. Un commentaire à ce propos est particulièrement pertinent : « Heureusement, car sans cela, on créerait une caste de policiers qui auraient tendance à se croire plus forts et donc supérieurs. Et donc il n’y aurait plus de lien social ». Or, ajoute un autre jeune « le lien social est très important : de la compréhension avant tout, la force en tout dernier recours ».

Contrôle interne de la police

Pour qu’un État reste démocratique, sa police doit faire l’objet d’un contrôle. Selon les répondants, ce contrôle doit être exercé principalement par les citoyens eux-mêmes et notamment par des acteurs de la société civile. Beaucoup estiment que la police ne peut se contrôler elle-même sous peine d’échouer dans cette tâche jugée essentielle pour améliorer les relations entre les jeunes et les forces de l’ordre.

En recherche de solutions

La dernière question de l’enquête, ouverte, invitait les jeunes à émettre des propositions au sujet de cette relation. Répondre à une question ouverte n’est jamais facile, cependant plus de 1200 jeunes ont pris le temps d’émettre des propositions. Elles ont été regroupées par thèmes.

  • RESPECT : Le premier, quantitativement le plus important, concerne le respect : on trouve en effet un appel massif à davantage de respect mutuel. Avec une exigence supplémentaire adressée aux policiers, c’est-à-dire la nécessité d’une vraie démarche éducative à l’égard des plus jeunes, comme en témoigne ce commentaire particulièrement intéressant :

Je dirais un peu plus de respect de la police envers les jeunes. Je pense que c’est le rôle des adultes et particulièrement de la police d’être patiente, compréhensive et qu’au lieu d’aller directement dans la menace, vouloir faire peur et la sanction, il vaut mieux essayer d’entamer une discussion respectueuse en expliquant précisément pourquoi elle est là et pourquoi le jeune est en tort, etc. Je pense que lorsque la police est respectueuse le jeune sera directement plus compréhensif, plus calme et plus respectueux.

  • COMMUNICATION : Pour construire ce respect, plusieurs conditions apparaissent : la première réside dans la communication. Dénonçant une communication souvent brutale (tutoiement, regards ou propos d’emblée offensants…), les jeunes appellent à une communication plus empathique. Il convient d’abord d’instaurer le dialogue, plutôt que la violence et l’humiliation : « Parler avant les menottes », dit de manière forte l’un des répondants. Il faut remarquer que l’un des policiers que le Forum a rencontrés ne dit pas autre chose :

Je pense que pour maintenir une entente optimale, il est nécessaire de promouvoir une communication adéquate basée sur le respect mutuel et l’ouverture d’esprit, tout en respectant évidemment le cadre légal. Plus individuellement et sur le terrain, le policier devrait également se souvenir qu’il a aussi été « jeune » à une époque.

  • VIOLENCE : Une autre condition pour améliorer le respect et la relation consiste à porter remède aux violences policières. De nombreux jeunes les dénoncent avec force. Violence physique ou psychologique, violence fondée sur des attitudes racistes ou sexistes… Au total, on trouve dans l’enquête du Forum l’expression d’une réelle souffrance et le besoin que cela cesse. Beaucoup de jeunes soulignent qu’on se trouve actuellement dans une situation extrêmement tendue et qu’une action énergique pour lutter contre cette violence est nécessaire. Tous estiment par exemple que les policiers coupables de ces dérapages doivent être clairement et fortement sanctionnés. Beaucoup y voient même un préalable incontournable pour espérer une amélioration des relations. Tant que les jeunes auront l’impression qu’une certaine impunité règne pour les policiers déviants, les discours positifs auront du mal à porter vraiment leurs fruits. Parmi de nombreux témoignages significatifs, voici l’un des plus directs :

Arrêter les interpellations à la tête du client, arrêter les intimidations, arrêter la provocation, arrêter d’aller dans les quartiers «chauds» pour se défouler, arrêter (…) de faire la justice eux-mêmes.

  • MIEUX SE CONNAITRE : Se respecter, c’est également mieux se connaître. Les jeunes trouvent intéressante l’idée que les policiers puissent être accueillis dans les écoles pour échanger, discuter de leur métier et rencontrer les jeunes. Mais à condition que ces rencontres soient organisées soigneusement. Ces rencontres peuvent aussi prendre des formes plus libres, comme des activités extérieures partagées avec les policiers. Certaines initiatives concrètes sont même proposées, comme des jeux de rôle entre jeunes et élèves policiers dans les académies de police. Mieux se connaître, c’est aussi rencontrer les policiers qu’on est amené à croiser au quotidien : l’importance des agents de quartier est largement soulignée par les jeunes. Pour le respect, pour la connaissance réciproque et la lutte contre les préjugés, pour la diminution de la violence, pour l’établissement de liens avec la population et le tissu associatif, l’agent de quartier apparaît comme un acteur indispensable. Les jeunes regrettent d’ailleurs que les policiers de quartier soient submergés par les tâches administratives. Des agents de quartier connus de tous auraient un impact très positif sur les relations entre jeunes et police. Des jeunes critiquent d’ailleurs le fait que les commissariats de quartier soient souvent fermés le soir et le weekend, c’est-à-dire précisément aux moments où les jeunes sont là…
  • FORMATION : Un dernier thème important pour améliorer les relations réside dans la formation des policiers. Beaucoup demandent une formation plus « sociale » à l’académie de police : connaissance de la jeunesse et communication adaptée à celle-ci, non-discrimination, connaissance des Droits humains et de la Convention internationale des Droits de l’enfant, psychologie, empathie, gestion des émotions, communication non-violente, gestion des conflits interculturels, sociologie, anthropologie, droit. Cette idée du renforcement de la formation des policiers dans le sens d’une plus grande connaissance théorique est très soutenue par les jeunes. Quelques thèmes retiennent encore l’attention des jeunes : intérêt pour le fait que les policiers portent une caméra lors des interventions, amélioration de l’environnement dans tous les quartiers (création d’espaces verts, de maisons de quartier,…). Tout en reconnaissant la difficulté du métier de policier et en s’affirmant bien conscients que la relation entre eux et la police n’est qu’un élément parmi d’autres difficultés sociétales importantes (« Tant qu’il y aura de la pauvreté et de l’injustice, il y aura des problèmes, notamment avec la police »), les jeunes souhaitent une réflexion approfondie et concertée sur la manière dont un nouveau contrat citoyen pourrait s’établir entre eux et les forces de l’ordre.

PLAIDOYER

Fort de ses travaux et de sa consultation, le Forum des Jeunes demande :

  • Une révision de la formation des policiers orientée vers une meilleure gestion des aspects relationnels et humains, en vue de susciter l’apparition d’une police davantage empathique ;
  • Un développement de la police de proximité pour davantage de partenariats avec tous les acteurs des quartiers ;
  • Des sanctions réelles et sérieuses à l’égard des policiers coupables de violences physiques et psychologiques dans le cadre d’un contrôle accru de la police ;
  • Une réflexion sur la part réelle d’une citoyenneté active dans le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté ;
  • Le développement des rencontres entre jeunes et policiers dans un cadre concerté, bienveillant et créatif ;
  • Le retrait des mineurs du champ d’application de la loi sur les Sanctions administratives communales

Accéder à la réalisation des objectifs passera nécessairement par une réflexion concertée entre les acteurs politiques, les policiers, les acteurs sociaux de terrain et bien sûr les jeunes. Comprendre, enfin, que les jeunes peuvent être des acteurs de solution dans ce domaine très sensible serait un premier pas vers une société où la police pourrait passer du statut d’adversaire à celui de partenaire.

Plus d’info ? Contacter Gauthier De Wulf via gauthier.dewulf@cfwb.be